Naissance des "Graines de vie"

 

On me demande souvent comment les « Graines de vie » sont arrivées ?

Voilà une bien grande question…à la fois si simple et si complexe !

 

Comment un artiste plasticien crée ? Certains partent d’une idée et mettent tout en œuvre pour la réaliser au plus près, d’autres, comme moi, s’installent à leurs tables et laissent l’entier pouvoir à leurs mains en mettant leur cerveau au placard…du moins au début !

Il n’y a pas vraiment de règles et peu importe d’où ça part, de la tête ou du ventre, les mains sont toujours le vecteur primordial qui fait surgir le travail des profondeurs de nos émotions souvent inconscientes.

En ce qui me concerne en tout cas, c’est comme ça que ça se passe…je déambule dans l’atelier, fouille dans mes boites à trésors glanés au fil du temps…quand soudain quelque chose m’attire vers lui. Une excitation s’empare alors de moi, une intuition floue, quelque chose de l’ordre d’un plaisir enfantin mêlé d’urgence joyeuse. Et je laisse advenir sans vraiment savoir où tout cela va m’emmener. Mais en fait tout est toujours relié à la vie, aux tournants qu’elle prend, aux désirs qu’elle suscite, aux frustrations qu’elle génère…bref à nos rêves et fantasmes tempérés par le principe de réalité ! Car créer c’est déposer, se libérer, s’alléger, se raconter… comme la fonction du rêve dans le sommeil, c’est décoder des pistes (pas toujours évidentes) dans un objectif de résolution pour aller de l’avant, mieux se connaître, mieux se comprendre…ou du moins essayer !

Revenons donc aux « Graines de vie ». Il y a quelques années, souhaitant me  former à l’art-thérapie et aux pathologies s’y afférant, bien qu’intuitivement très « attirée » par les personnes en situation de handicap psychique, j’ignorais si j’avais les épaules suffisamment solides pour le  « supporter » (dans le sens littéral du terme) et si je serais moi-même acceptée par elles.

Dans le but de tenter de résoudre cette question essentielle à cette nouvelle voie que j’allais emprunter, je me proposais comme stagiaire bénévole pour une année scolaire dans un atelier peinture au sein de l’association « Personnimage » recevant toute la semaine et dans différents ateliers des adultes en situation de handicap psychique. «Personnimage »est né il y a 30 ans à l’initiative de la maman d’une petite fille autiste s’étant  rendue compte que la peinture favorisait sa relation au monde et à elle –même. Elle a donc monté cette association qui perdure aujourd’hui.

En co-animation avec le peintre qui gérait l’atelier (seuls les artistes professionnels peuvent animer à « Personnimage ») me voici donc lancée dans cette aventure.

Je « marchais sur des œufs » à la première séance, un peu inquiète et en même temps tellement heureuse d’être là.

Des femmes et quelques hommes arrivaient au coup par coup, certains me dévisageant avec crainte, d’autres venant me parler, me bombardant de questions (t’es qui ? qu’est-ce que tu fais là ? pourquoi t’’es là ? est-ce que tu vas venir souvent ?, comment tu t’appelles………. Ou encore se racontant comme si nous nous connaissions depuis toujours).

Tellement naturels, vrais, cash, à fleur d’émotion, sans masques sociaux ! Des rires, des larmes ou les deux en même temps, les silences de certains, le flux intarissable de paroles des autres, certains très concentrés, d’autres incessamment happés par tout et n’importe quoi  et au milieu la peinture, les couleurs, les pinceaux, l’excitation que cela leur provoque, leurs sourires, leur fierté.

Et me voilà complètement conquise, happée, piégée moi aussi par ce maelström d’émotion, de pulsions de vie, pures, sincères, entières. Il m’a suffi de 2 ou 3 séances pour être complètement attachée à eux et j’attendais chaque lundi après-midi avec grande impatience de les retrouver.

Cela dit ce n’était pas non plus toujours des Bisounours ! Il y avait parfois des colères, des refus, des bouderies…en somme comme tout un chacun, des frustrations plus ou moins faciles à gérer !

Puis le temps des vacances scolaires d’octobre  a sonné ! L’atelier a fermé ses portes jusqu’à la rentrée et dès le lendemain, je suis redescendue à l’atelier.

Une petite coloquinte est tombée dans ma main, 1 petite boule de terre, 2 boudins et voilà qu’a surgi un petit personnage tout rond !!! D’où sort-t- il celui-là ??? A l’opposé total de mes « Témoins » (grands et minces personnages à échelle humaine entre 1,40 et 1,90m) avec lesquels j’ai cheminé durant 12 ans…je suis stupéfaite de ce tournant radical et ne fais alors aucun lien avec ce tsunami personnel !

Il m’a fallu un temps certain pour démêler les fils, accéder au pourquoi du comment, conscientiser en somme que leur arrivée dans ma vie n’est que le prolongement de cette merveilleuse rencontre qui m’a permis de me dépouiller de l’image de moi-même pour me rapprocher de qui je suis vraiment.

C’est cela que ces femmes et ces hommes  m’ont appris, c’est ce que je leur dois et je sais combien je leur en suis reconnaissante.

Assez graves et dépouillés au début, les graines de vie ont petit à petit pris des couleurs tout en s’allégeant dans le propos. Petit à petit, insidieusement au fil du travail, joie, poésie et enfance se sont invités dans la danse m’offrant par graines et terre interposées, d’y accéder moi-même et de m’y révéler.

 Avril 2016